Texte d’ouverture de Mounir Bouchenaki

Texte d’ouverture de Mounir Bouchenaki

 

Le SIPPA a invité Mounir Bouchenaki à faire l’ouverture du Salon. Celui-ci a dû annuler au dernier moment sa participation, en raison de l’actualité internationale et « compte tenu de l’évolution dramatique dans un certain nombre de pays arabes où, non seulement la population civile souffre terriblement mais où le patrimoine culturel est devenu une cible des groupes extrémistes ».

Archéologue et directeur titulaire du Centre régional arabe pour le patrimoine mondial, Mounir Bouchenaki a eu une grande carrière à l’UNSECO. Il a occupé, entre 1982 et 2005 les fonctions de Directeur de la Division du Patrimoine Culturel, de Directeur du Centre du Patrimoine Mondial et de Sous-Directeur général pour la Culture. Il a été élu en qualité du Directeur général de l’ICCROM (Centre International d’Etudes pour la Conservation et la Restauration des Biens Culturels) en novembre 2005.

Il a confié à Bouzid Sabeg, directeur du Patrimoine de la Ville d’Arles, la lecture d’une partie de son intervention prévue le 12 mai.

Retrouvez ci-dessous l’intégralité du texte (pdf téléchargeable) :

LE CADRE DE LA REHABILITATION URBAINE AU NIVEAU INTERNATIONAL

S’IL EST UN DOMAINE OU L’UNESCO AVEC SES ORGANES CONSULTATIFS (ICOMOS, IUCN,ICCROM) A ACQUIS DES LETTRES DE NOBLESSE, C’EST BIEN DANS L’ACTION MENEE DEPUIS PLUS DE CINQ DECENNIES DANS LA PRESERVATION ET LA MISE EN VALEUR DU PATRIMOINE CULTUREL.

Conformément à l’article premier de son Acte constitutif qui donne mission à l’Organisation de « veiller à la conservation et à la protection du patrimoine universel de livres, d’œuvres d’art ou d’autres monuments d’intérêt historique ou scientifique et de recommander aux peuples intéressés des conventions internationales à cet effet ».

C’est ce qui explique la pérennité du programme relatif à la sauvegarde du Patrimoine Culturel tout autant que l’importance que lui accordent l’ensemble des États Membres de l’UNESCO. Cet exemple illustre parfaitement l’intérêt accordé au patrimoine qu’il s’agisse de biens mobiliers ou immobiliers. Toutefois cela n’est pas toujours synonyme de véritable prise en compte de ces biens culturels, notamment dans les différentes politiques d’aménagement du territoire.

Depuis la fin du XIXe siècle, ce sont surtout les monuments historiques qui ont eu la faveur des autorités nationales, régionales ou locales, plus particulièrement en Europe. La révolution industrielle et technique du siècle dernier avait eu, entre autres conséquences, de susciter un sentiment d’attachement aux valeurs historiques et esthétiques des monuments et sites qui portent le témoignage d’une époque révolue.

Sur le plan doctrinal, cette prise de conscience s’est manifestée par la promulgation, à l’échelle internationale, d’abord de la Charte d’Athènes en 1930 puis de la Charte de Venise qui en 1964 a défini les principes de base à respecter lors des travaux de conservation et de restauration des monuments et des sites.

Depuis cette date, dans pratiquement toutes les régions du monde, une attention plus grande est accordée aux problèmes de la sauvegarde non seulement des monuments historiques mais de l’ensemble de l’environnement, c’est-à-dire principalement des quartiers historiques ou des villes historiques. On y associe également depuis peu, mais de plus en plus fréquemment l’environnement naturel, à la suite de l’accentuation du phénomène d’urbanisation, et de l’accroissement démographique, remarquable surtout dans le Tiers Monde.

Si le concept de protection et de sauvegarde du patrimoine historique urbain est relativement bien compris, notamment depuis les recommandations de Varsovie-Nairobi adoptées par la Conférence générale de l’UNESCO en 1976, son application est loin d’être acquise et c’est à un véritable travail de patience que doivent se livrer les défenseurs du patrimoine qui apparaissent parfois aux yeux de certains comme des « romantiques » ou des « ennemis du progrès ». C’est la raison pour laquelle les experts de l’ICOMOS (Conseil international des monuments et sites) ont entrepris de rédiger une charte pour la protection des villes historiques qui serait le pendant de la Charte de Venise.

Les grandes lignes du texte de cette Charte ont d’ailleurs été adoptées à Tolède, ville historique par excellence, en 1986, puis promulguées lors de l’Assemblée générale de l’ICOMOS à Washington en 1987. Rappelons également l’importance de la récente Recommandation de l’UNESCO sur le Paysage Historique Urbain adoptée en novembre 2011.

On peut se demander en effet comment l’homme moderne, face aux multiples transformations de son cadre de vie, peut ou veut intégrer l’héritage culturel à son  environnement quotidien, en le préservant de la destruction. Cette question est fondamentale car l’idée de protéger et de sauvegarder l’héritage culturel risque de nourrir uniquement un débat théorique face aux menaces réelles qui pèsent sur le patrimoine.

Le conflit entre ceux qui, à différents niveaux de décision, sont en faveur de la préservation des quartiers anciens et ceux qui considèrent que celle-ci n’est pas une opération rentable, réside dans la différence d’approche de la question du patrimoine culturel.

Tous ceux qui se sont intéressés, durant les trente dernières années, à la préservation des quartiers historiques ont pu se rendre compte que les responsables de la planification urbaine de même que les responsables des finances publiques sont plus enclins à favoriser les projets de rénovation et de reconstruction sur des terrains dégagés plutôt qu’à approuver la réhabilitation de structures anciennes dont le détail des opérations n’est pas suffisamment maîtrisé en termes de coût, de temps et de ressources humaines à mobiliser. Il est plus rapide, plus rentable et plus efficace de se servir de bulldozers, de niveler et de construire sans contraintes.

Quoique brutale, cette affirmation n’en est pas moins réelle, car elle constitue souvent un argument opposé à ceux qui ont la charge de veiller à la sauvegarde et à la protection du patrimoine culturel. Il s’agit pour ces derniers de trouver une justification et des arguments valables pour défendre le point de vue de la préservation et de la mise en valeur. « Ce qui aiguise encore ce sentiment d’une cassure et d’un conflit, écrit André Chastel, c’est que l’expansion de la civilisation
industrielle amène partout à l’intérieur des villes, dans les quartiers périphériques et dans l’espace rural, des constructions modernes généralement mornes et stéréotypées au contact des édifices anciens.

Les lents processus de transformation et de renouvellement des villes historiques du passé étaient régis, à l’époque préindustrielle, par des constantes culturelles qui s’imposaient dans la durée et que les moyens techniques, fort limités, n’infléchissaient que faiblement.

Certains souverains absolus ont bien marqué leur ville d’un sceau personnel, la remodelant en profondeur, ou allant jusqu’à la faire surgir du néant ; mais il s’agissait alors de cas isolés, de phénomènes limités. Les changements répondaient parfois au désir de respecter un rite religieux ou un ordre cosmologique, par où le site acquérait une signification particulière, perceptible à tous. Mais malgré ces fractures apparentes dans l’évolution spatiale ou architecturale, la continuité culturelle restait, elle assurée.

L’avènement de l’ère industrielle, au début du XIXe siècle, crée une situation entièrement nouvelle : les progrès de la technique donnent à la force créatrice et
transformatrice de l’homme les moyens de se concrétiser et de se manifester jusque dans l’art de construire et dans l’urbanisme. Y contribuent aussi, indirectement mais puissamment, les nouveaux moyens de communication et de production, les nouveaux modes de vie. L’espace construit atteint un volume autrefois inimaginable. La technique joue désormais le rôle moteur autrefois réservé à la culture et à la religion.

Associée à des mécanismes économiques nouveaux qui se trouvent eux-mêmes en rupture avec le contexte culturel traditionnel – n’obéissant plus qu’aux lois du profit ou de la spéculation – cette mutation devient explosive.

Si l’on prend l’exemple de l’Europe à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, brutalement, les villes européennes se mettent à croître sous l’impulsion de facteurs nouveaux, correspondant également à la montée de couches sociales et de hiérarchies nouvelles. L’expansion des banlieues, l’arasement des anciens remparts, le comblement des fossés et la construction de grands boulevards font naître un nouveau concept de la ville moderne, en opposition affirmée avec celui des « vieilles villes », dont la croissance se mue parfois en prolifération confuse.

Cette polarisation et le clivage social dont elle s’accompagnait se sont maintenus dans toute l’Europe jusqu’au milieu du XXe siècle. Parmi les architectes, nombreux sont alors les représentants du mouvement moderniste qui, dans les années 20 et 30 du XXe siècle, plaident pour la destruction des vieux quartiers. Le plus conséquent est sans doute Le Corbusier qui, dans son projet de « Ville radieuse » (Plan Voisin pour Paris), envisage de sacrifier une grande partie du vieux Paris à un ensemble de gratte-ciel disposés suivant un plan géométrique.

Ces propositions radicales n’ont pas vu le jour, mais l’idéologie qui les animait a largement contribué à l’effacement de nombreux quartiers historiques européens. Avant que la seconde guerre mondiale ne vienne raser certains centres urbains d’Europe centrale plus sûrement que ne l’auraient fait les utopies les plus hardies des architectes modernes.

De ces pertes, planifiées ou non, est née, à la fin des années 60, une nouvelle réflexion. Dans des cités abstraites, sans caractère, où les habitants n’avaient aucune
raison de s’identifier à leur environnement bâti, la « machine à habiter » interchangeable révélait toutes ses tares. Par ailleurs, l’apparition d’une conscience
écologique imposait peu à peu une révision des conceptions architecturales et urbanistiques dominantes. Enfin, la raréfaction des « ressources historiques » des grandes villes contraignait les administrations municipales et les architectes à ménager davantage le matériau historique subsistant.

Ainsi s’est amorcée, en une sorte de « gentrification », la conversion des anciens quartiers dégradés en quartiers « nobles ». Cette réhabilitation de la vieille ville, cœur véritable de la grande cité qui s’est développée alentour, ne manque pas de côtés positifs. Mais elle engendre aussi, en contrepoint de l’ancienne « taudification », de nouveaux problèmes sociaux. Seules quelques villes, Bologne en Italie par exemple, sont parvenues à conserver et à réhabiliter progressivement leur vieille ville sans que la spéculation immobilière n’en chasse la population d’origine.

Une rénovation judicieuse des quartiers historiques exige de la part des techniciens auxquels elle est confiée – experts autochtones ou « internationaux » – qu’ils repensent les méthodes importées de la planification urbaine moderne et qu’ils élaborent des solutions adaptées aux situations locales, solutions qui ne peuvent découler que d’une connaissance approfondie des structures urbaines traditionnelles et de leur économie interne.

La préservation et la réanimation des quartiers historiques doit également être envisagée dans le contexte global de la ville. Si un bâtiment isolé, au caractère
historique marqué, peut être traité et conservé comme un musée, une vieille ville, qui doit abriter parfois plusieurs centaines de milliers d’habitants, ne le peut pas. Ici, se sont des forces vivantes, des énergies humaines, qui doivent être mobilisées pour ranimer l’enveloppe architecturale et empêcher sa décadence.

La mission première du planificateur doit consister à maintenir un équilibre entre la restauration fidèle des bâtiments et leur adaptation progressive aux nécessités actuelles.
Il s’agit, en définitive, de réaliser ce qui peut apparaître comme une gageure, préserver le patrimoine urbain tout en l’intégrant dans la vie moderne, sans être accusé de « vouloir mettre sous cloche » les quartiers anciens et faire de leurs habitants « une denrée touristique ».

De ce fait, le thème que traitera votre Salon s’inscrit- il naturellement parmi les préoccupations essentielles de l’UNESCO, de l’ICCROM et de l’ICOMOS, comme
il correspond aux questions encore posées et aux interrogations des spécialistes. Nombreux sont, en effet  chercheurs et  spécialistes qui se penchent sur ces problèmes dans diverses institutions universitaires et organismes de recherche à travers le monde.